
Gestion des risques: Du contrôle au «soin», le modèle Paléo
Il y a 12 ans, notre co-fondateur, Christophe Barman, est parti à la rencontre de Pascal Viot, alors en charge de la gestion des risques du Paléo Festival, pour comprendre comment assurer la sécurité d’un événement de si grande ampleur. Il y a quelques jours, il l’a revu pour mesurer avec lui le chemin parcouru, évoquer les évolutions du métier et aborder les défis rencontrés durant toutes ces années. Il vous emmène avec lui!
23 juillet 2026, 20h00. Douze ans presque jour pour jour après notre dernière rencontre, mes pas me ramènent entre le bar de la Ferme et celui du Canal, niché derrière la Grande Scène. Le décor semble immuable, et pourtant, le monde a changé. En 2014, je m’interrogeais sur le miracle de la maîtrise des risques au sein de cette «usine à bonheur» qu’est le Paléo, alors quatrième ville de Suisse romande le temps d’une semaine. Aujourd’hui, alors que le festival s’apprête à fêter ses 50 ans, je retrouve Pascal Viot pour mesurer le chemin parcouru.
L’homme n’a rien perdu de sa bonhommie ni de son empathie, cette valeur qu’il érige en pilier de la sécurité, mais le «Monsieur Risk Management» du Paléo, sociologue de formation, a vu son métier muter sous la pression d’un monde de plus en plus complexe.
L’ère des risques «non-conventionnels»
Si en 2014, la météo et la gestion des pogos étaient les préoccupations majeures, la dernière décennie a imposé des défis d’un autre ordre. Pascal Viot évoque l’émergence de risques «non-conventionnels» qui échappent aux calculs classiques de probabilité: «Si on regarde les dix dernières années, on est passé par le risque terroriste, le risque Covid, la pandémie, et la mise à l’agenda des violences à caractère sexiste et sexuel».
Ces crises ont forcé le festival à fonctionner comme un laboratoire sociétal. Face au terrorisme, par exemple, la frontière entre l’intérieur (le festival) et l’extérieur (l’espace public) a volé en éclats. «Le risque est entre les deux… la zone la plus dangereuse est avant les points de contrôle».
Pour y répondre, Paléo a dû inventer une interopérabilité inédite avec la police, tout en gardant une ligne sereine pour éviter la paranoïa: «Les arbres que l’on a mis dans la rue après Nice en 2016 pour contrer les véhicules béliers, on les a gardés. C’est de l’aménagement urbain pour certains, une protection pour d’autres».
De la surveillance à la bienveillance: «Passer du contrôle au soin»
La grande métamorphose de ces douze années réside dans la philosophie même de l’intervention. Pascal Viot finalise d’ailleurs avec un collègue anglais un ouvrage sur le sujet. L’idée ? Abandonner l’illusion du contrôle total pour accepter l’incertitude. Et passer d’une posture de la sécurité défensive (crowd control) à une logique de soin et de protection.
«La sécurité, c’est un horizon positif. Être en sécurité, c’est être serein face au chaos du monde»,
explique-t-il avec une pointe de philosophie stoïcienne. Pour lui, elle ne doit pas être décrétée contre la volonté des gens, mais construite avec eux: «La foule n’est pas notre ennemie, c’est notre alliée. Il faut traiter la foule que l’on espère, pas celle que l’on craint». Cette approche porte ses fruits: alors que l’engagement bénévole s’essouffle partout ailleurs, Paléo affiche des listes d’attente pour s’engager… et un sentiment de sécurité de 97% chez ses festivaliers.
La technologie au service de l’éthique: «Surveiller ou veiller sur»
En douze ans, l’intelligence artificielle et la donnée en temps réel se sont invitées sur la Plaine de l’Asse, transformant les outils de modélisation de 2014 en véritables instruments de pilotage prédictif. Mais pour Pascal Viot, la technologie reste un outil dont la valeur dépend uniquement de l’intention: «Un marteau peut être l’outil de travail du menuisier ou l’arme de celui qui est fou».
L’exemple le plus concret de cette philosophie réside dans l’usage des caméras et de l’analyse d’images. Pascal refuse une vision sécuritaire froide pour privilégier une approche de soin: «Avoir des caméras pour surveiller ou pour veiller sur, ce n’est pas pareil». Pour illustrer ce point, il évoque un véritable «deal» éthique passé avec le public: le festivalier accepte que ses données (comme les flux de mouvements) soient analysées, et, en échange, l’organisation s’engage à faciliter son expérience, à fluidifier les passages et à rendre son séjour plus sûr et agréable.
Cette application concrète de l’IA ne sort pas d’une boîte noire algorithmique. Fidèle à son approche de «laboratoire», Paléo travaille directement avec des développeurs et des fournisseurs de technologies pour «traduire» le savoir scientifique dans la réalité brute du terrain. L’objectif est d’assurer une valeur d’usage: par exemple, utiliser la technologie pour visualiser et gérer la densité de la foule en temps réel, garantissant que, même avec 50 000 personnes, l’espace reste gérable et que personne ne se sente oppressé, transformant ainsi la donnée abstraite en un confort de sécurité bien réel.
Le défi de la transmission
Et si le Paléo a beaucoup évolué ces dernières années, Pascal Viot prépare lui aussi sa propre transition. Après avoir commencé comme bénévole en 1995, il se retire des fonctions opérationnelles pour endosser un rôle de conseiller et mentor. «Une organisation, c’est un organisme vivant qui doit évoluer… L’avenir est à ceux qui sauront évoluer et qui savent aussi où ils veulent aller».
20h30. Je quitte Pascal alors que les notes du concert de Morcheeba s’élèvent dans la nuit vaudoise. Après, ce sera Theodora, une nouvelle idole des jeunes qui aura nécessité l’activation d’un plan de sécurité particulier pour les enfants ce soir-là. Des bénévoles de l’équipe sécurité seront en effet présents devant la grande scène pour prévenir et expliquer les risques inhérents à la foule et aux concerts aux moins expérimentés.
Lors de cette même interview en 2014, c’était Sir Elton John qui hypnotisait la foule. Toutes ces stars, tous ces publics différents et pourtant toujours autant de communion et de magie. Mes échanges avec Pascal me permettent aujourd’hui de comprendre pourquoi: la véritable prouesse du Risk Management à la sauce Paléo n’est pas d’avoir supprimé le risque, mais d’avoir créé un espace de confiance assez solide pour que 50 000 personnes puissent, chaque soir, s’offrir le luxe de l’insouciance.






















